• Johannes Landis

Se grimer : vers une identité polémique

Dernière mise à jour : 13 août 2020

Hier c’était la fête d’Halloween. Apparue en France dans les années 1990, elle est fêtée avec disparité sur le territoire français, mais demeure très populaire dans le monde anglo-saxon. Précédant le 1er novembre, elle porte bien son nom, puisqu’elle signifie veille de tous les saints. Son emblème est Jack O’Lantern, personnage issu de la tradition narrative irlandaise, qui joua plus d’un tour au diable.

Lanterne de Jack creusée dans une citrouille.

Or, l’action réitérée par Jack dans l’histoire dont il est le héros repose sur un principe simple: effrayer celui qui d’ordinaire effraie, Satan. Halloween signe l’entrée symbolique dans la saison automnale et marque la fin d’un cycle. Le temps fraichit et les arbres perdent leurs feuilles : des connotations morbides envahissent le paysage. Or, lorsque des enfants, durant leur chasse aux bonbons, frappent à votre porte et vous dérangent pendant un film d’horreur en vous lançant « trick or treat ! », que font-ils d’autre ? Eux aussi jouent avec la peur, s’en font les vecteurs pour la retourner contre les autres de manière ludique. Tout se passe comme s’il s’agissait de n’être plus sujet à la peur mais de devenir objet de la peur.

Au cœur de cette stratégie de l’effroi : arborer un masque grimaçant.

Masque d’Halloween.

La grimace apporte un désordre dans les traits du visage. Elle est ambivalente : elle peut faire rire ou effrayer. Dans le contexte ritualisé du spectacle (théâtre ou cirque) elle fait rire. Lorsqu’elle surgit au cœur du réel : elle effraie. « Au clair de lune, un clown n’a rien de drôle », comme disait Lon Chaney, fameux acteur de cinéma muet, surnommé « l’homme aux mille visages », ayant notamment joué dans Le Fantôme de l’opéra.

Lon Chaney dans Le Fantôme de l’opéra.

De même, un sourire éclatant au milieu de la nuit peut susciter le malaise. C’est tout le drame du personnage de Gwynplaine, L’Homme qui rit inventé par Victor Hugo. Bête de foire suscitant les moqueries lorsqu’il est sous les feux de la rampe, il devient une figure sinistre provoquant la terreur quand il fend la foule, son éternel sourire carnassier accroché au visage.

Illustration d’une édition de L’Homme qui rit.

La fiction hugolienne a inspiré le personnage du Joker, l’antagoniste de Batman, lui aussi affublé d’un éternel sourire.

Le personnage du Joker dans le comics original.

Sa déformation est due à une substance chimique, quoique différentes explications soient données à ce sujet, selon les fictions où le personnage apparaît. Dans le film de Todd Phillips (Joker, 2019), le sourire du Joker ne vient pas d’un mécanisme plastique mais d’une pathologie d’ordre mental : un rire irrépressible, symptôme d’un trouble de l’expression émotionnelle. Le parcours d’Arthur Fleck, tel qu’il est présenté dans le film, même s’il n’est pas homothétique du retournement de la peur propre à Halloween, procède néanmoins d’un mécanisme de défense : vous me traitez comme un clown, eh bien je vais me conduire comme un clown, un clown qui va vous surprendre…

Joaquin Phoenix dans le rôle du Joker.

La figure du « Clown maléfique » est d’ailleurs une composante de nos légendes urbaines. Le phénomène ressurgit régulièrement et s’appuie sur la peur du clown, la coulrophobie. La criminologie contemporaine retient parfois le nom de John Wayne Gacy, tueur en série qui avait l’habitude de se déguiser en clown pour divertir les enfants dans les hôpitaux.

Œuvre de John Wayne Gacy.

L’oxymore insupportable d’un être partagé entre un altruisme visant à réconforter des enfants malades et une folie meurtrière menant à une trentaine de crimes a marqué les esprits. Outre l’horreur du parcours criminel, le malaise vient aussi, dans une moindre mesure, de la difficulté d’assigner à quelqu’un une place définitive, un rôle monolithique.

Wayne Gacy est cité comme une source d’inspiration de Stephen King pour son bestseller Ça, qui connaît un regain de fortune au cinéma.

Ça : film d’Andy Muschietti, 2017.

King évoque aussi une autre influence : celle de Ronald, le clown de McDonald’s, conférant ainsi à son personnage une symbolique se rapportant à un capitalisme agressif.

Ronald, mannequin.

Or, les caractéristiques de Ça rejoignent celle du Joker, non le personnage de comics mais la carte à jouer. De même que Ça prend la forme de votre pire cauchemar, le Joker du jeu de cartes prend la forme de la carte dont vous avez besoin.

Exemple de Joker dans un jeu de carte.

Le Joker peut devenir un as de cœur, mais il peut aussi devenir un roi. On retrouve alors la figure ancienne du Bouffon carnavalesque. Grotesque, seul habilité à lancer la vérité à la face du Roi, il monte sur le trône une fois par an, lors du carnaval.

Frans Hals, Le Bouffon au Luth, 1626.

Il serait erroné de voir en cette tradition une motion révolutionnaire. Mikhaïl Bakhtine l’a montré. Le bouffon atteint son heure de gloire lors de la « fête des fous ». Il s’y opère un renversement des valeurs : le puissant devient faible, le beau devient laid. Mais ce n’est qu’une soupape permettant à un ordre autoritaire de se maintenir le reste du temps.

Et si l’époque donnait tort à Bakhtine ? Ne voit-on pas à Santiago ou à Hong Kong des manifestant-e-s portant des masques de Joker, de carnaval, de monstres. Ces hommes et ces femmes n’aspirent-ils/elles qu’à un carnaval de plus, où sont-ils/elles désireux/désireuses de renverser la table de façon durable ?


Personnes réelles défendant des revendications sociales fortes, personnages de fiction surnaturels s’affirmant envers et contre tous, ils et elles s’adonnent à l’exercice de leur liberté. Exercer sa liberté peut prendre différentes formes. La voie symbolique n’est pas la moins paradoxale. Se masquer ou se grimer n’équivaut pas à se cacher ou à se mettre en retrait. Au contraire, il s’agit d’agir et de se révéler, non dans une identité sociale imposée mais dans une identité choisie et construite, toujours objectivement polémique puisque construite par contraste aux cadres établis.