• Johannes Landis

Quels sont les outils de la mise en scène de soi ?

Dernière mise à jour : janv. 4

Vous vous demandez comment on se met en scène, consciemment ou non, vis-à-vis des autres ? Cet article vous est destiné ! J’y parle de La Présentation de soi d’Erving Goffman et j’y résume les grands aspects de la mise en scène de soi, que nous utilisons quotidiennement parfois sans le savoir. En bref, si vous voulez comprendre la manière dont nous gérons les impressions que nous laissons aux autres, je pense que cet article va vous intéresser. Entrons immédiatement au cœur de la question.


SE METTRE EN SCÈNE


En 1956, Erving Goffman publie The Presentation of self in Everyday Life. Le livre est traduit en français en 1973 sous le titre La Mise en scène de la vie quotidienne. Il comporte deux tomes : La Présentation de soi et Les Relations en public. C’est le livre le plus connu de l’auteur mais aussi le plus reconnu : il lui a valu un McIver Award de l’association américaine de sociologie, tandis que l’association internationale de sociologie le classe parmi les vingt ouvrages de sociologie les plus importants du XXe siècle.

On s’intéressera dans cet article à la première partie du diptyque : La Présentation de soi. Elle a pour objet la vie sociale telle qu’elle s’organise dans les limites concrètes d’unités de lieu déterminées : appartement, maison, établissement, immeuble, etc. Comment nous présentons-nous aux autres ? Comment présentons-nous notre activité aux autres ? Comment gérons-nous les impressions que nous laissons aux autres ? Pour répondre à ces questions, Goffman adopte la métaphore théâtrale : dans la vie, nous sommes tour à tour act·eur·rice·s et public. Et souvent, nous nous prenons au jeu.




OBSERVATION PARTICIPANTE


Erving Goffman, né en 1922 et mort en 1982, est un sociologue et linguiste américain. C’est l’un des principaux représentants de la deuxième École de Chicago. Cette école est un courant de pensée sociologique américain apparu au commencement du XXe siècle dans le département de sociologie de l’Université de Chicago. Ce qu’on appelle la « première École de Chicago » débute dès les premières années du XXe siècle, et s’attache à l’étude des relations inter-ethniques et de la délinquance. La « deuxième École de Chicago » apparaît plus tardivement. Malgré la diversité méthodologique dont témoignent les sociologues qu’on y rattache, cette école reste célèbre pour avoir mis au point la méthode dite d’« observation participante ». Elle consiste à étudier une société en partageant son mode de vie, ses activités. Pour le sociologue, il s’agit de s’immerger dans son terrain d’enquête. Goffman appliquera cette méthode à plusieurs reprises.


ÉCOSSE, POKER ET PSYCHIATRIE


Erving Goffman est le fils de Juifs ukrainiens ayant immigré au Canada. Après avoir entrepris des études de sociologie à l’Université de Chicago, il part un an sur les îles Shetland. Il se fait passer pour un étudiant intéressé par l’agriculture. En réalité, il recueille des informations qu’il utilisera pour sa thèse de doctorat, qu’il soutient en 1953 sous le titre Communication conduct on an Island community. Un an plus tard, il va vivre plusieurs mois parmi les malades mentaux de l’hôpital psychiatrique de Sainte-Elisabeth à Washington. Ses observations donnent lieu à son ouvrage Asiles, dont s’emparera le mouvement anti-psychiatrie. Joueur de poker invétéré, passionné par les théories du jeu, ayant la réputation de tirer grand profit des marchés financiers, il est une figure à part de la sociologie étatsunienne. Ses analyses s’appuient sur des métaphores didactiques : « la vie est comme une représentation théâtrale » semble-t-il dire dans La Présentation de soi. « Les rencontres en face à face obéissent à de véritables ‘rituels’ », indique-t-il dans Les Rites d’interaction. « L’esprit élabore différentes constructions de la réalité, pareilles à des ‘cadrages de cinéma’ orientant nos représentations », paraît-il affirmer dans Les Cadres de l’expérience.


Erving Goffman

THEATRUM MUNDI


La métaphore théâtrale qu’il emploie tout au long de La Présentation de soi rejoint la notion baroque de theatrum mundi, qu’on peut traduire par « le théâtre du monde ». On peut la résumer comme suit : la vie est une scène et chacun·e d’entre nous est un pantin dont les ficelles sont tirées par le Grand Horloger. Calderón, Shakespeare, Corneille ou Rotrou y ont recours. Voyez Comme il vous plaira de Shakespeare : « Le monde entier est un théâtre, et les hommes, tous, n’y sont que des acteurs. Ils font leurs entrées et leurs sorties. Un homme, au cours de sa vie, joue plusieurs rôles. »

Ce procédé de mise en abyme ou, si l’on préfère, de théâtre dans le théâtre, donne à voir le personnage de théâtre jouant lui-même un rôle, observé par un autre personnage, lui-même observé par le public, etc. L’enchâssement de ces diverses réalités débouche sur une conception absurde du monde : tout n’est qu’apparence et illusion. Goffman ne vient pas à cette conclusion. Pour lui, le théâtre n’est qu’un moyen de comparaison, destiné à expliciter la manière dont les interactions sociales se régulent.


Le "Theatrum Mundi" de Fornasetti

UNE FAÇADE SINCÈRE


L’ouvrage de Goffman est très riche et illustré par nombre d’exemples, dont certains sont des récits de ses propres observations.

Goffman part du postulat suivant : dès lors que 2 individus entrent en interaction, chacun devient un acteur en représentation, dans la mesure où chacun essaie de maîtriser les impressions qu’il laisse sur l’autre, et ce par divers procédés de mise en scène. Goffman nomme « façade » l’ensemble des éléments symboliques utilisés pour maîtriser la « définition de la situation ». Cette définition sera la plupart du temps « idéalisée », autrement dit, elle sera présentée sous un jour favorable à l’acteur. Le sociologue se garde pourtant d’une dichotomie manichéenne entre une représentation « spontanée » qui serait forcément sincère, et une représentation « préparée », qui serait forcément fausse. En effet, pour l’interaction se déroule convenablement, encore faut-il que les acteurs soient engagés dans leur jeu, autrement dit que la « façade » soit incarnée avec sincérité.

Goffman cite alors le passage de L’Être et le Néant dans lequel Sartre décrit un garçon de café :

« Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n’y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d’investigation. L’enfant joue avec son corps pour l’explorer, pour en dresser l’inventaire, le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser ».

Jouer, explorer, par les gestes ou la parole, le périmètre de son rôle, est souvent la première étape vers l’appropriation d’une conduite qui, au bout d’un certain temps, deviendra comme une seconde nature.


TRAVAIL D’ÉQUIPE


La plupart du temps, nous ne jouons pas seuls. Nous coordonnons notre jeu avec d’autres. C’est la raison pour laquelle Goffman identifie des « équipes de représentation ». Elles opèrent dans différents décors : un commerce, un bureau, un domicile privé, etc. Au sein des équipiers, certains remplissent des fonctions particulières. La première est celle de la direction de l’équipe, consistant à « ramener sur des positions correctes tout membre de l’équipe ». C’est, par exemple, le rôle de l’arbitre de football, exigeant le respect des règles par les joueurs. La seconde fonction est celle du « relief dramatique » : souvent, en effet, un membre de l’équipe est mis en vedette, au centre de l’attention. Cours royales, bureaux d’Hollywood, salons de ministères, universités ou conseils d’administration de multinationales semblent reproduire ce fonctionnement dramaturgique.

Ces deux fonctions, direction d’équipe et relief dramaturgique, entrent potentiellement en conflit, dans la mesure où le désir d’être sous le feu des projecteurs va parfois de pair avec celui d’outrepasser les règles, tandis que la volonté d’imposer un code uniforme se heurte aux écarts accomplis. En outre, ces deux fonctions ne correspondent pas forcément à des fonctions officielles identifiées comme telles, de sorte que l'organigramme ne se superpose pas exactement au sociogramme.


Servir un café : tout un spectacle

DIFFÉRENTES RÉGIONS


Goffman structure l’espace de la représentation quotidienne en diverses « régions ». Il définit une « région » « comme tout lieu borné par des obstacles à la perception » : vitres, murs, portes, etc. Il distingue deux régions. La première est la « région antérieure » : c’est « le lieu où se déroule la représentation ». C’est là qu’est planté le décor, là que les acteurs s’appliquent, d’une part à bien traiter leur « public », d’autre part à mettre en scène leur activité. La seconde région identifiée par Goffman est la « région postérieure », qui s’apparente aux coulisses. C’est là que sont fabriquées les illusions et impressions, là qu’on entrepose les accessoires qui seront utilisés à l’instant idoine.


LES PERTURBATIONS


Toute représentation est un équilibre instable qui menace de s’écrouler au moindre faux pas. Ces derniers, selon Goffman, produisent de « l’information destructive ». Le problème clé d’une bonne représentation réside, il est vrai, dans la maîtrise de l’information. En effet, le public ne doit pas recevoir d’information susceptible de détruire la cohérence de la représentation, au risque d’altérer le crédit qu'il porte à ladite représentation.


AXES D’ANALYSE


Goffman indique 5 axes d’analyse propres à mettre en perspective les mises en scène de la vie quotidienne :

- Un axe « technique ». La mise en scène est-elle efficace ou non ? Parvient-elle à son objectif ?

- Un axe « politique », concernant le contrôle social induit par ces mises en scène. Quelles sont les gratifications et les sanctions distribuées afin de faire respecter les codes de la représentation ?

- Un axe « structural » examinant la hiérarchie des statuts. Quels sont les rapports sociaux entretenus par les différents acteurs ?

- Un axe « culturel » : quelles sont les valeurs morales qui sous-tendent les représentations ?

- Un axe « dramaturgique » : quels sont les outils spectaculaires employés pour parvenir à maîtriser les impressions reçues par le public ?


RIEN D’AUTRE QU’UNE MÉTAPHORE


En fin d’ouvrage, Goffman prend ses distances avec la métaphore théâtrale, ou plus exactement, il la ramène à ce qu’elle est, juste une métaphore. Voici ce qu’il dit :

« C’est pourquoi il faut abandonner ici le langage et le masque du théâtre. Les échafaudages, après tout, ne servent qu’à construire d’autres choses, et on ne devrait les dresser que dans l’intention de les démolir. Cet exposé ne porte pas sur les aspects du théâtre qui s’insinuent progressivement dans la vie quotidienne. Son objet propre n’est autre que la structure des rencontres sociales. »

Montrer que la vie est d’essence théâtrale n’est en effet pas le projet de Goffman. Quelqu’un s’en était occupé avant lui : Nicolas Evreïnoff. Dans son ouvrage Le Théâtre dans la vie, Evreïnoff soutient l’idée d’un « instinct » théâtral, une « théâtralité » qui serait ancrée dans chaque être humain. Cette théâtralité pousserait l’être humain à se transformer et à transformer son univers. N'en voit-on pas sa manifestation spontanée chez les jeunes enfants, qui jouent, eux aussi, à se métamorphoser et à métamorphoser leur réalité ? Voilà qui semble annoncer Winnicott et les réflexions qu’il mettra en forme dans Jeu et réalité.


Un instinct théâtral ?


Quoi qu’il en soit, La Présentation de soi demeure un ouvrage stimulant qui permet de mettre en lumière la construction des interactions sociales. Contribution appréciable si elle nous donne le pouvoir de ne pas être enfermé dans un rôle dont nous ne voudrions pas.


Communiquer, ça se cultive, y compris sur le grand théâtre du monde.


BIBLIOGRAPHIE


Nicolas Evreïnoff, Le Théâtre dans la vie, Stock, 1930.


Erwing Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1 : La Présentation de soi. Tome 2 : Les relations en public, les éditions de Minuit, 1973.


D.W. Winnicott, Jeu et réalité, Gallimard, 1975.