• Johannes Landis

La stratégie de la peur

Mis à jour : 28 sept. 2020

Depuis un mois, le gouvernement joue un jeu dangereux : celui de la communication par la peur.

La Méduse, Le Caravage, 1573-1610.

L’appel à la peur est souvent coordonné à un objectif conatif : faire changer le comportement de la cible. Dans la période actuelle, il est clair que le gouvernement vise une chose, le meilleur respect des gestes barrières de la part des Françaises et des Français. Pour parvenir à ses fins, l'exécutif semble donc avoir choisi : il faut faire peur.

La première condition à remplir, pour une stratégie de la peur efficace, est la force de la menace présentée. Sur ce plan, le discours officiel, abondamment diffusé sans distance critique par nombre de relais, est cousu de fils blancs.

La dramatisation de la dynamique actuelle de l’épidémie de Covid-19 passe d’abord par l’usage d’un vocabulaire martial et clinique. Martial, car les décisions ne trouvent plus leur origine dans un « Conseil scientifique », comme c’était le cas il y a six mois, mais sont élaborées depuis le « Conseil de Défense », terme qui répond à l’appel guerrier du mois de mars (Mars, divinité militaire par excellence) : « Nous sommes en guerre », affirmait le président. La nouvelle signalétique destinée à cartographier la progression du virus poursuit d'ailleurs cette idée et décline les nuances de rouge, couleur du sang, de la mort, du danger, de l’interdit, sans place pour d’autres univers chromatiques. Les seuils employés par cette nouvelle classification sont tous des « alerte », mot qui provient des communications entre soldats. Le stade ultime relève de l' "urgence" qui connote, cette fois-ci, l'univers médical.

Le lexique clinique ou pseudo-clinique fait aussi fortune dans le discours des politiques et de leurs relais. Ainsi en va-t-il du nombre de « cas » dont on nous abreuve quotidiennement, parfois agrémenté d’un graphique en bâtons, qui suggère immédiatement des données solides.

Celui-ci est significatif. Le nombre de « cas » y augmente de façon « exponentielle » (autre adjectif très à la mode). Cependant c’est faire fi du fait que les tests ont, eux aussi, beaucoup augmenté. Vous me direz que cela est signalé dans le graphique, puisqu’une double flèche délimite la période durant laquelle le nombre de cas était sous-estimé. Mais on peut alors se poser des questions : pourquoi intégrer cette période dans ce graphique ? Ce dernier est-il dès lors pertinent en termes de représentation visuelle ?

Peu importe, il faut mettre en exergue le « nombre de cas ». Ainsi, j’apprends le 23 septembre que « le nombre de nouveaux cas de Covid-19, ne cesse de grimper dans le Rhône » (Le Monde). Mais au fait, qu’est-ce qu’un « cas » ? Les connotations du mot évoquent la maladie, bien sûr, mais aussi une personne possédant une pathologie singulière, digne d’étude, bref, un homme ou une femme dans situation critique, ce qui ne se superpose pas à la réalité de la Covid-19. En effet, le taux de létalité du virus, c’est-à-dire du nombre de décès rapporté au nombre de cas, était à la mi-septembre en France de 7,5%. Autrement dit, 92,5% des cas de Covid-19 avérés ne présentaient pas de forme mortelle à ce moment de la mesure.

Mais il n’y a pas que les « cas » que l’on compte, dans cette communication du dénombrable. On recense aussi les « clusters » (Admirable terme qui entretient un flou sur le nombre d'individus concernés ) et on partage avec la population l’anxiogène « taux d’incidence ».

On le voit, le chiffre est un outil essentiel de cette propagation de la peur. Plus ils sont gros, plus leur potentiel phobique est important. On peut ainsi lire dans Le Monde, le 22 septembre :

« La France a par ailleurs enregistré 26 nouveaux décès en vingt-quatre heures, ce qui porte le total à 31 274 depuis le mois de mars dernier. Le nombre de nouvelles hospitalisations sur les sept derniers jours s’élève à 3 853 contre 3 626 vendredi »

Cette citation montre que le meilleur moyen de grossir le nombre est d’employer des chiffres cumulés, toujours plus impressionnants. L’autre moyen, classique également, est d’envisager les chiffres selon le point de vue qui sert sa propre cause. Ainsi, lorsqu’on mentionne qu’en Île-de-France, 20% des lits de réanimations sont occupés par des patients atteints de la Covid-19, il faut bien comprendre que 80% de ces lits sont occupés par d’autres pathologie.

Olivier Véran a-t-il raison lorsqu’il affirme : « La situation épidémique peut être qualifiée d’extrêmement tendue, avec des conséquences déjà lourdes sur le système sanitaire. » ? Il est possible de trouver son expression démesurée quand on voit qu’entre le 15 et le 24 septembre, on est passé en 9 jours de 752 cas Covid en réanimation à 1041 cas, alors qu’on était passé de 771 cas à 1002 cas en seulement 1 jour, du 18 au 19 mars dernier.

C'est ici que la communication de la peur se heurte aux perceptions de la cible : entre d’une part, un discours guerrier, clinique, assénant des chiffres comme autant de promesses morbides ; et d’autre part une observation du quotidien qui ne reflète pas ces éléments de langage catastrophistes, la cible peut remettre en doute la sévérité de la menace évoquée.

Le gouvernement a pourtant pour lui la facilité de sa recommandation : mettre un masque, se laver les mains et pratiquer la distanciation sociale n’est pas difficile, à moins, pour cette dernière, de prendre le RER A aux heures de pointe…

In fine, c’est bien le troisième élément stratégique du dispositif qui représente un véritable danger : avec une communication fondée sur la peur, l’émotion ressentie par la cible est difficilement contrôlable. Trop faible, elle dégonfle la menace : « Mais non, il n’y a pas de reprise de l’épidémie… ». Trop forte, elle enclenche des mécanismes de défense qui font le lit du complotisme ou de l’extrémisme : « On nous manipule, on nous ment, on veut nous mettre au pas et restreindre nos libertés. ».

Quelles sont les autres voies ?

La première alternative est d’arrêter de mépriser la cible, de penser qu’elle ne peut raisonner, qu’elle ne réagit qu’aux affects. La cible peut entendre, peut comprendre ce qu’on lui explique, peut saisir les chiffres, les « mesurer », autrement dit en saisir le poids et les relativiser sans pour autant se démobiliser sur les questions d'hygiène. Bref, il faut passer de la dramatisation à la pédagogie.

La deuxième alternative est politique : pratiquer une communication de la peur, c’est attendre un changement massif de la part de la cible, espérer que c’est tout un pays qui sera sous l’emprise de la phobie. Autrement dit, c’est faire appel à la responsabilité individuelle ce qui signifie, pour l’État, se désengager de sa propre responsabilité et éviter, par exemple, d’annoncer un nouveau confinement national en tablant sur le fait que la phobie généralisée l’aura rendu sans objet. Mais cette option détruit le débat démocratique : elle le sape par la prééminence des affects qui brouillent la discussion, elle le sape car le décalage entre le discours officiel et réalité perçue nourrit la défiance envers les Institutions. Les pyromanes de la République pourront-ils éteindre les feux qu'ils auront allumés ? Car la prochaine vague virale, sera, n'en doutons pas, politique.

Communiquer, ça se cultive, y compris dans le domaine sanitaire !


À bon entendeur...