• Johannes Landis

La carte postale : un objet du passé ?

Depuis quand n’avez-vous pas écrit de cartes postales ?

Oh ? Si longtemps que ça ? Pourtant je suis sûr que vous en avez écrit récemment, même sans vous en rendre compte…

En effet, si l’usage de ce support se perd, la fonction qu’il remplissait demeure, mais sous d’autres formes.

Quand j’étais petit, on nous inculquait une pratique épistolaire propre aux voyages d’agrément : la carte postale.

Sur le recto de la carte apparaissaient une ou plusieurs images ; sur le verso se dévoilait un espace coupé en deux dans le sens de la hauteur. À gauche on trouvait une partie blanche pour le texte, à droite se déployaient des lignes pour l’adresse. Et puis, en haut, à droite, se dessinait un rectangle pour le timbre.


L’écriture pouvait choisir d’habiter sagement ses différents espaces, ou au contraire d’en faire fi, affichant par-là une subversion de bon aloi…

Édouard Champion, correspondance avec Adrien Perret : exemple d'une écriture sortant des cadres.

Matériellement parlant, écrire des cartes postales impliquait la gestion de tout un porte-documents qui paraît aujourd’hui antique. Voici ce qu’il pouvait contenir – je livre cette liste comme une contribution à l’Histoire culturelle du XXe siècle – :

§ un répertoire comportant l’adresse de ses correspondant·e·s ou une liste de correspondant·e·s choisi·e·s,

§ les cartes à proprement parler,

§ des stylos ou crayons,

§ des timbres,

§ des enveloppes.

La constitution de ce « bureau de voyage », et notamment du répertoire, résultait de micros choix répondant aux questions qui faisaient alors le sel de notre vie affective.

La première question entre toutes était : quel·le·s correspondant·e·s sélectionner ?

À qui écrire ?

Adresser une carte à quelqu’un·e, c’était en effet lui conférer le statut d’un·e membre de notre cercle, c’était l’intégrer à nos relations proches. Certains destinataires étaient imposés par les conventions sociales et le respect d’équilibres précaires : écrire à tel oncle en négligeant telle tante, c’était risquer l’incident diplomatique familial… Envoyer une carte à tel ami sans se soucier de tel autre, c’était la promesse d’une rentrée scolaire mouvementée… La demande d’adresse constituait d’ailleurs à elle seule une interaction sociale, différentes stratégies prévalant selon les personnes à qui l’on souhaitait écrire : approche directe pour nos relations familières, approche indirecte pour les autres.

Venait ensuite le choix de la carte.

Comment trouver l’accord parfait entre l’image et le destinataire ? Fallait-il choisir une vue de notre villégiature ou opter pour une image moins contextualisée ? Quel registre choisir ? Une carte poétique avec une photo d’art ? Une carte humoristique avec un dessin grivois ?

L’apposition du timbre participait elle aussi à la construction du message : on pouvait à loisir élire un timbre rare ou esthétique, permettant au destinataire de se sentir « distingué ». Il était aussi possible de neutraliser cet espace en y collant un timbre ordinaire, encore qu’un timbre « express » était hiérarchiquement au-dessus d’un timbre à tarif lent.

Et puis, qu’écrire ? Qu’en était-il du contenu ? Toute une série de topoï s’offraient au scripteur : « Nous avons fait un beau voyage », « Ici, il fait très beau », etc. Ces lieux communs étaient alignés avec le contrat épistolaire tacite de la carte postale : celui d’un écrit exprimant le plaisir des vacances. L’attente créée par l’espace de la carte était celle-là : se conformer au topos tout en y apportant une variation agréable.

La carte était alors prête à être envoyée, à moins qu’on n’ait décidé de la placer dans une enveloppe : d’une part cela donnait la possibilité de transformer l’espace « adresse » en espace d’écriture ; d’autre part, la carte postale devenait, par sa présence dans une enveloppe, une authentique lettre, et arrivait ainsi plus prestement à destination.

Tout cela semble aujourd’hui bien loin, en tout cas pour toute une partie de la population.

Est-ce à dire que la carte postale n’existe plus ?

Tout d'abord, la carte postale a été récupérée par le marketing direct, qui en a fait un support publicitaire.


Cartes postales publicitaires

Cependant, bien souvent seul le recto de la carte était traité.


Aujourd'hui, dans un monde où tout se digitalise, la carte postale retrouve une existence sur les réseaux sociaux qui en proposent des formats équivalents. Au-delà, nombre de simples posts publiés pendant les vacances sont en fait des avatars de la carte postale : telle vue du littoral breton, telle photo d’une petite ruelle de Naples assument des fonctions naguère occupées par la carte postale. Mais quelles étaient-elles, ces fonctions ?

- Donner de ses nouvelles : se rappeler au bon souvenir de son réseau ;

- Installer ou entretenir une image : « regardez, je pars là où tout le monde part car je suis quelqu’un de simple », « regardez, je pars là où c’est le plus amusant, le plus joli, le plus hype », etc.

- Valoriser son destinataire, car c’était à lui qu’on écrivait cette carte-là et à personne d’autre.

Que reste-t-il de cela sur les réseaux sociaux ? Seules les deux premières fonctions subsistent, la dernière n’étant rendu possible que par messagerie privée.

Ce faisant, les déclinaisons digitales des cartes postales que l’on peut glaner sur les Facebook et autre Twitter prennent un tour égotique qui les rapprochent du personal branding et qui sont symptomatiques du brouillage des sphères privée et professionnelle.

Untel envoie une photo de la côte basque pour signifier que, même sur le sable, il travaille ses dossiers. Telle autre partage les clichés de majestueux alpages invitant à la méditation, méditation toutefois interrompue le temps de poster ladite photo sur Instagram. Un autre encore, au beau milieu de sa coupure estivale, prend tout de même le temps de se reconnecter à LindkedIn pour rappeler à ses followers la nécessité de se déconnecter !

La communication politique a elle aussi ses « cartes postales ». Le terme était beaucoup utilisé pour parler des interventions de Nicolas Sarkozy dans les deux années qui suivirent la fin de son mandat présidentiel. Il n’était plus Chef de l'État, mais se positionnait en potentiel candidat pour 2017, en mettant en scène son activité sur Instagram. Des journalistes employèrent alors l’expression de « Stratégie de la carte postale ». Cela visait à maintenir une présence médiatique en vue d’un possible retour.

Compilation de "cartes postales" de Nicolas Sarkozy, par LeLab d'Europe 1

La carte postale est-elle condamnée à quitter son format historique pour muter vers d’autres supports ?

Et si nous lui conférions une nouvelle vitalité ? Celle d’un trésor, mais d’un trésor léger, léger comme un carton double-face texte-image, un trésor d’attention consacré à une personne unique ?


Rare, l’écrit papier en acquiert d’autant plus de valeur. La carte postale peut aujourd’hui jouer ces rôles, qu’il s’agisse d’un échange privé ou professionnel :

- tisser un lien unique et tangible avec un·e destinataire, en lui faisant parvenir un objet concret mais discret, qui prendra place dans son cœur autant que dans son secrétaire ;

- exprimer à quelqu’un la valeur qu’il·elle a à nos yeux, par un geste scriptural demandant plus d’engagement qu’une photo partagée par sms.

Communiquer, ça se cultive, même dans sa correspondance papier !

À bon entendeur…