• Johannes Landis

Écrans de fumée rhétoriques

Mis à jour : 13 août 2020

Cette interview était un événement. En effet, Emmanuel Macron, au moment de son élection, l’avait annoncé : le Nouveau Monde arrivait et avec lui la mise au placard des traditions empesées. Ainsi en allait-il être de la sempiternelle interview du 14 juillet. C’est pourquoi l’annonce de sa prise de parole le jour de la Fête Nationale a été remarquée et a contribué à créer une attente.

Cette attente est renforcée d’emblée puisqu’Emmanuel Macron indique en ouverture, avec la voix qui convient, que le moment est grave. C’est justement la raison, soutient-il, qui a conduit à cette retransmission. Il a, dit-il, souhaité un « échange libre et contradictoire ». Ce dernier adjectif, notamment, ouvre une perspective de discussion, de débat. Or le Chef de l’État va a contrario s’ingénier à décourager toute possibilité de débat, à la saper, à l’escamoter derrière une succession d’écrans de fumée. Je n’en relèverai que 3, pour ne pas trop m’asphyxier. Voyons comment opère ce tour de passe-passe rhétorique.

Premier écran de fumée. Gilles Bouleau débute en interrogeant Emmanuel Macron sur la détestation dont il fait l’objet dans une partie de la population. Cela aurait-il, par le plus grand des hasards, à voir avec les choix politiques du président ? « Non » répond simplement Emmanuel Macron. Il nous suggère de nous reporter dans l’Histoire de France. « Notre pays a ça dans le sang » soutient-il. L’argument historique opère ici une généralisation qui le transforme en argument ethnique : tous les Français et toutes les Françaises ont, de tout temps, détesté leurs dirigeants. C’est, pour ainsi dire, dans leurs gênes. Et cela ne constitue pas, bien sûr, une réaction aux choix politiques des gouvernants. Fin du débat, circulez, y a rien à voir.


Emmanuel Macron lors de l'interview du 14 juillet 2020.

Deuxième écran de fumée. Les journalistes, malgré cette entrée en matière spécieuse, tentent de poursuivre la discussion : cette colère, perceptible dans une fraction de l’opinion, ne serait-elle pas liée, on ne sait jamais, aux critiques essuyées par l’Élysée et Matignon ? Que nenni, nous dit en substance le président.La réponse est tellement plus simple : cette colère provient des « passions tristes » qui font sursauter le corps social, rien de plus. Cette manière de prêter un état psychologique à son interlocuteur est vieille comme le vieux monde politique. Ainsi ramené-e à ses émotions, le contradicteur ou la contradictrice n’est plus crédible, car sa critique semble venir non d’un raisonnement construit et froid, mais bel et bien d’une colère, d’une haine, d’une « passion triste ». Et que dire d'une critique émise durant un accès de colère ? Elle ne saurait qu'être injuste. Voilà comment on disqualifie à peu de frais un adversaire tout en économisant une justification de sa politique. Fin du débat, circulez, y a rien à voir.

Troisième écran de fumée. La discussion roule sur Gérald Darmanin, contesté car visé par des accusations de viol. Le président botte en touche : « Ce n’est pas à moi d’en juger ». Et comme il a raison : on accuserait le pouvoir exécutif d’intervenir dans le pouvoir judiciaire, ce qui serait bien la première fois. Emmanuel Macron rappelle l’impératif de la présomption d’innocence, principe auquel je souscris pleinement. Mais il ne s’en tient pas là et ajoute avoir une relation « de confiance, d’homme à homme » avec son ministre. Et c’est là qu’il va trop loin. Le sentiment qu’éprouve Emmanuel Macron à l’endroit de Gérald Darmanin est censé éteindre toute interrogation. L’argument affectif fonctionne ainsi : si le président a « confiance », en somme tout va bien et nul besoin de poser d’autres questions relatives aux victimes de violences sexuelles, à l’exemplarité, ou à la charge de ministre de l’Intérieur qui, plus que ses collègues, incarne l’Ordre et la Loi. Fin du débat, circulez y a rien à voir.

On se plaint souvent de l’abstention. Faisons un pari : et si nous avions de vrais débats ? Et si les responsables s’expliquaient sur leurs choix ? S’ils arrêtaient de ressasser l’antienne thatchérienne « There is no alternative » ? (Vous aurez noté que j’enfile ici les questions rhétoriques comme des perles pour tenter de donner du nerf à ma conclusion.) Bref, s’il y avait des débats dignes de ce nom ? Cela n’accroitrait-il pas l’intérêt des citoyens et des citoyennes pour la politique ? (Question fermée pour vous suggérer la réponse attendue.)

Communiquer, ça se cultive, surtout concernant la chose publique.

© 2019-2020 par Johannes Landis.